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Vers l'autre rive (岸辺の旅, Kishibe No Tabi) film japonais de Kiyoshi Kurosawa, sorti en 2015

Analyse critiqueModifier

Mizuki a perdu son mari il y a trois ans. Yusuke s’est noyé et son corps a disparu, englouti par les flots. Pourtant, un soir, dans la pénombre de sa cuisine où elle vient de se préparer des boulettes de haricot rouge, seule après une journée de travail, la jeune veuve ne paraît pas surprise outre mesure de se trouver face à face avec Yusuke, planté dans le salon en imperméable orange. Le couple discute, puis soudain le mari semble s’être évaporé à nouveau au détour d’un changement de plan. Mais, non, il est bien là, le fantôme propose à Mizuki de le suivre au gré d’un voyage bucolique sur quelques lieux chéris de son existence, à la rencontre de gens qui ont compté pour lui, itinéraire qui les transportera à la fin sur le dernier ponton face à la mer avant sa noyade et la connaissance par les gouffres.

Le voyage s’arrête d’abord chez un vieillard, distributeur de journaux, lui-même frappé par la douleur de la disparition de son épouse. Il découpe des fleurs en papiers dans les magazines et prospectus pour les coller sur un mur au dos de son lit. Cet œuvre d’art maison, à la naïveté kitch, il appartient à Kurosawa le pouvoir de lui donner une profondeur de vanité domestique où l’intégralité des expériences cumulées s’évaporent pour ne laisser à la mémoire que ce bouquet figé et bientôt jaunissant, emporté par une tornade dans le bâtiment qu’une accélération du temps offre à la ruine.

Puis le couple est accueilli au sein de la communauté affairée et chaleureuse d’un restaurant. Yusuke confectionne des raviolis, Mizuki prête main-forte en salle pendant les coups de chaud. «Pourquoi ne resterait-on pas là pour toujours ?» demande-t-elle, envahie soudain par une sensation de bien-être dans ce décor de petite ville avec sa lumière douce, son marché, le rituel d’un travail visant à nourrir et combler d’aise les vivants. Ce bonheur d’être installé au cœur des choses sensibles et bien à sa place est toutefois précaire.

Le couple s’échappe à nouveau et rejoint la pleine campagne, un village où Yusuke est accueilli telle une vedette par des habitants qui se passionnent pour les conférences qu’il donne sur l’astrologie. Mais ce plaisir de figer ce beau présent dans l’éternité d’une plénitude de l’idéal est ravagé par la précarité des instants, la texture mobile des sensations, la vie sans cesse bousculée des relations entre les individus. Car Mizuki cède à une jalousie posthume, elle qui a découvert des mails énamourés de son mari pour une collègue de travail. L’espèce de rage qui emporte la jeune femme vient de ce qu’elle réclame encore des preuves d’amour quand les conditions même de cet amour ne sont évidemment plus du tout réunies.

Kiyoshi Kurosawa est convaincant dans sa manière de trouver des idées de mise en scène, des solutions plastiques pour faire surgir ces questions et intuitions en rang serré dans le droit fil du récit. On comprend bien que pour le cinéaste, le film opère une sorte de démonstration poétique tout autant que figurative, pour lui les corps sont en définitive la garantie de la réalité mais comme la mort ou la fiction les entraîne dans des séries de mutations, ils deviennent ombres, reflets, avatars, simples signes, vapeur, ou choses, ou rien.

L'atmosphère peut parfois être lugubre, mais la musique en décalage, outrageusement mélodramatique comme un clin d'oeil à Bernard Herrmann, donne un indice. L'acceptation du deuil est traitée sur le ton du conte fantastique. Comme souvent chez le cinéaste, on finit par ne plus distinguer les vrais fantômes des humains fantomatiques. L'héroïne et une ex-collègue de son mari qui entament un dialogue passif-agressif sont filmées comme des spectres. Mizuki, morose, a l'air plus absente que Yusuke. La structure épisodique rappelle le travail du cinéaste sur la série télévisée Shokuzai, et se prête idéalement à ce récit d'apprentissage. Tragique, comme le destin de l'héroïne ou celui de ce fantôme qui, image stupéfiante, noircit à l'écran. Mais apaisé aussi, par le regard que Kurosawa porte sur l'au-delà, sur la perte et la reconstruction.

Vers l'autre rive brille dans la zone frontalière entre la réalité et l'inconscient, il impressionne aussi par l'entre-deux qu'il suggère entre la vie et la mort. Kiyoshi Kurosawa s'est fait connaître il y a une quinzaine d'années avec des thrillers tels que Cure ou Kaïro, qui mettaient déjà en scène des spectres, mais avant tout horrifiques. Sans rupture radicale, le film apparaît comme un grand film de maturité, où la familiarité ancienne du cinéaste avec les fantômes l'amène à une bouleversante réflexion existentielle. Le dialogue éphémère entre les vivants et les défunts, imprégné ici de shintoïsme, permet un bilan, moral, spirituel, peut-être une réconciliation. Le cinéaste donne aussi, dans ce mélodrame onirique, sa vision du couple : une entité en proie aux non-dits, mais soudée par un lien irrévocable, quasi transcendant dont l'origine est pourtant une attraction charnelle. Une des plus belles scènes montre, parmi les joies rendues à la veuve, le corps désirant de son époux, jusque-là évanescent. Son abandon voluptueux, imprévisible, est le signe ultime de sa présence avant la grande séparation.

DistributionModifier

  • Tadanobu Asano : Yusuke
  • Yû Aoi : Tomoko
  • Akira Emoto : Hoshitani
  • Eri Fukatsu : Mizuki
  • Masao Komatsu : Shimakage

Fiche techniqueModifier

  • Titre original : 岸辺の旅, Kishibe No Tabi
  • Réalisation : Kiyoshi Kurosawa
  • Scénario : Kiyoshi Kurosawa et Takashi Ujita d'après un roman de Kazumi Yumoto
  • Photographie : Akiko Ashizawa
  • Montage : Tsuyoshi Imai
  • Durée : 127 minutes
  • Dates de sortie : 17 mai 2015 (Festival de Cannes 2015, Sélection « Un certain regard »)
    • 30 septembre 2015 : France
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