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Loin du paradis (Far from Heaven) film américain réalisé par Todd Haynes sorti en 2002

!!!Analyse critique

Dans l'Amérique provinciale dans les années 1950, Cathy est une femme au foyer accomplie, son mari a réussi professionnellement et lui a donné deux enfants très mignons et fort obéissants, sa maison, son jardin et sa vie sont réglés comme du papier à musique. Elle est la femme d'intérieur idéale, interviewée par la gazette locale et chérie par toutes ses amies. Tout est merveilleux chez Frank et Cathy Whitaker, couple modèle de l'Amérique des années 50. Leur villa est splendide, coquette comme les robes de madame, moderne comme le job de monsieur, ingénieur chez Magnatech.

Sous la perfection, des failles s'ouvrent. Le rêve des Whitaker est faux comme du carton-pâte de studio. Monsieur rentre tard. La police l'a retenu. On l'aurait pris pour un rôdeur, ivre mort, dans un parc. Une erreur ridicule, décrète Cathy, qui jette proprement à la poubelle le compte rendu de la garde à vue. Le lendemain, la responsable d'une gazette locale vient interviewer cette admirable maîtresse de maison. Soudain, ce moment de ravissement général bascule dans l'effroi : il y a un Noir devant la villa ! Cathy s'apprête à le faire déguerpir comme un chien, mais découvre qu'il s'agit du fils de son vieux jardinier, qui vient de mourir. Pour compatir à la douleur de cet homme, Raymond, elle met une main sur son épaule. La dame de la gazette détourne la tête, comme si elle n'avait rien vu.

Dans le tableau de cette vie idéalement immobile et sage comme une image, dès qu'apparaissent des faits discordants, chacun aussitôt les nie. Il faut continuer à ne croire qu'aux apparences et les sauver par tous les moyens. Mais Cathy découvre son mari en train d'embrasser un autre homme à pleine bouche, dans son bureau chez Magnatech. D'abord effondrée, elle soutient son mari, quand ils conviennent que c'est "une maladie" , et qu'il va se soigner. Mais quand elle comprend que rien ne changera son mari, elle accepte les avances de Raymond, le jardinier.

Todd Haynes aborde ces interdits , amour homosexuel ou interracial, sans rien de caricatural, tout en nuances qui ne font que resserrer le piège feutré de la normalisation autour des personnages. En donnant une réception dans leur villa, ils s'empressent de retrouver le droit chemin, rassurés par des amis qui les complimentent : « Le poulet était divin. » Cette mascarade est déchirante. Car les Whitaker ne font pas semblant de jouer le jeu de la comédie sociale. Les faux-semblants sont leur seule vérité. Après avoir découvert que son mari la trompait avec un autre homme, Cathy l'attend chez eux. Quand il arrive, elle lui dit que le couvreur est passé et a laissé un devis de 1 200 dollars pour le toit. Le matérialisme, l'embellissement, voilà son unique langage.

Avec Raymond, qui lui parle un jour de Miró dans une exposition de peinture moderne, elle entraperçoit une autre dimension de la vie. Mais Raymond le Nègre fait déplacé dans la galerie, et Cathy retourne à ses devoirs d'épouse et de mère. Avec ces personnages qui participent à leur propre enfermement, mais qui sont en même temps poussés vers un dépassement vital, Todd Haynes retrouve l'essence du mélodrame, avec ses rêves d'amour et ses passions combattues, ses sentiments absolus et sa réalité raisonnable.

Dans ce film beaucoup de choses se passent entièrement à l'intérieur des êtres, derrière les visages, dans le secret de ce qui ne peut pas être dit. Pas de grands élans ni de conflits éclatants, Loin du paradis est un mélo intime, ce qui le rend à la fois plus beau et plus terrible. Il suffit de regarder Frank Whitaker. Prisonnier de son costume d'homme parfait, il est miné, tellement décomposé qu'il ne peut plus le cacher. Todd Haynes n'hésite pas à montrer une Amérique tranquillement atroce, puritaine, raciste, figée dans la phobie de tout ce qui est différent.

Certaines données ont changé depuis les années 1950. Mais le cinéaste s'intéresse surtout à ce qui ne change pas. Le personnage de Cathy le fascine, elle qui ne craque pas, qui cache tout. Elle est la mieux dressée à faire bonne figure, à défendre les convenances, à réprimer ses sentiments, à s'autocensurer. Julianne Moore fait merveille dans ce rôle de belle captive. Avec un minimum d'expressivité, comme si toute sa physionomie était sous contrôle, elle reprend à son compte le registre très nuancé voulu par son metteur en scène pour tout le film, une manière de rester à la surface polie et policée de la vie pour mieux en suggérer la face cachée. Sous sa peau diaphane, on devine que Cathy Whitaker brûle d'amour pour Raymond. Et brûle sans doute aussi d'un autre feu qui consume lentement et fait souffrir.

le film se rapproche grandement du style de mélodrame de Douglas Sirk, tant au point de vue narratif que stylistique. Tout d'abord, la trame narrative fait référence à Tout ce que le ciel permet : une femme de la bourgeoisie américaine devient amoureuse de son jardinier. Haynes reprend le principe d'antithèse chez Sirk, mais en l'adaptant aux préoccupations de l'époque. En effet, dans le film de Sirk, le jardinier était plus jeune qu'elle. Dans le film de Haynes, ce n'est pas l'âge qui sépare les deux individus, mais la couleur de peau. Haynes reprend également le thème de l'homosexualité, qui était plus caché chez Sirk (Rock Hudson et Ross Hunter, acteurs fétiches de Sirk, étaient homosexuels). Tout comme Sirk, Haynes fonde son histoire sur les antithèses : ville/campagne, passé/modernité, riches/pauvres, mari/femme, individu/société, Blancs/Noirs, personne tragique/personnage fort.

Pour ce qui est de l'esthétique, Haynes reprend les couleurs flamboyantes de Sirk qui répètent les motifs thématiques et émotionnels. Il exploite également les décors symboliques, tout particulièrement les escaliers, qui évoquent la tentation de s'élever, les fenêtres et les miroirs, qui révèlent le vrai visage des individus. Haynes est un grand styliste, mais qui déteste la frivolité. Ce qui l'intéresse, c'est la beauté tyrannique, les modes de vie qui deviennent des codes oppressants. Il donne le sentiment de feuilleter une luxueuse revue de décoration, tout en livrant un pamphlet politique contestataire. Comme ses personnages, le film se conforme à un goût précis, qui n'autorise aucun écart. Des lettres du générique à la musique, composée par le vétéran Elmer Bernstein, tout est dicté par les conventions du cinéma qui servait de vitrine à l'Amérique, à l'époque des Whitaker : des mélos souvent somptueux, aujourd'hui un peu kitsch. Mais tout en se glissant dans ce moule, et sans jamais en sortir, Todd Haynes fait apparaître l'envers du décor officiel.

!!!Distribution

  • Julianne Moore  : Cathleen "Cathy" Whitaker
  • Dennis Haysbert : Raymond Deagan
  • Dennis Quaid  : Frank Whitaker
  • Patricia Clarkson  : Eleanor Fine
  • Viola Davis  : Sybil
  • James Rebhorn: Dr.Bowman
  • Bette Henritze: Modèle:Mme Leacock
  • Michael Gaston  : Stan Fine
  • Ryan Ward : David Whitaker


!!!Fiche technique

  • Titre original : Far from Heaven
  • Réalisation : Todd Haynes
  • Scénario : Todd Haynes
  • Musique : Elmer Bernstein
  • Photographie : Edward Lachman
  • Montage : James Lyons
  • Durée : 107 minutes
  • Date de sortie : 1er septembre 2002
    • France 12 Mars 2003


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