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Le Voyage du ballon rouge , film français de Hou Hsiao-Hsien, sorti en 2008

Analyse critique Modifier

Simon a sept ans. Sa maman Susanne, séparée, est débordée. Entre ses spectacles de marionnettes, ses cours à l'université et ses deux enfants qu'elle élève seule, elle n'a pas une minute à elle. La baby-sitter de Simon est Taïwanaise, elle étudie le cinéma à Paris. Simon passe beaucoup de temps avec Song Fang. En revenant de l'école, il l'entraîne à travers les rues et les cafés de son quartier, lui apprend à jouer au flipper. Simon a aussi un étrange ami qui le suit partout et qu'il est le seul à voir: un ballon rouge qui flotte au-dessus des toits de Paris.

Simon a une professeur de piano. Il répète avec elle dans l'appartement du dessous. Cet appartement est occupé par Anna et Marc. Ce dernier se révèle être un ami de l'ex mari de Suzanne. Mais quand Marc envahit sa petite cuisine pour préparer un plat, c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Désespérément, Suzanne cherche le contrat qui lui permettra de faire expulser ce sans-gêne qui ne paye plus son loyer depuis un an. Elle a pourtant du mal à retrouver ce contrat dans le fouillis de ses papiers et ce d'autant plus que son ex-mari est parti écrire au Canada et qu'il ne donne plus de nouvelles depuis longtemps.

Suzanne poursuit ses répétitions où elle donne voix aux marionnettes manipulées par des professionnels chinois. Un jour, elle va avec Song participer à une démonstration d'un maître chinois à l'École supérieure nationale des arts de la marionnette de Charleville-Mézières devant un groupe d'élèves français. En rentrant, elle donne au maître chinois une photo à laquelle elle tient. Song traduit.

Song va chercher Simon a l'école. Ils s'installent près du flipper avec lequel joue Simon. Celui-ci explique que son père l'y emmenait autrefois. Aujourd'hui, il vit séparé de sa sœur Louise qui vit à Bruxelles. Plus tard, Suzanne parle avec Song de son film, À l'origine. Celle-ci lui parle de son travail actuel : sa reprise du court métrage du film d'Albert Lamorisse : Le ballon rouge. Dans celui-ci, Simon guide le ballon tout habillé de vert, couleur qui facilite son effacement de l'image pour le trucage vidéo. Song transfère un vieux film super 8 sur DVD.

Marc agresse verbalement Suzanne et celle-ci fait déménager le piano chez elle. Un accordeur aveugle vient le régler. Simon et sa classe vont au Musée d'Orsay regarder Coin de parc avec enfant jouant au ballon de Félix Vallotton. Le ballon rouge poursuit sa course.

Sur la corde raide, livrée à elle-même, Susanne est parquée dans un appartement minuscule sur deux étages où des déménageurs font des miracles dans un escalier de poupée, tempêtant contre son voisin indélicat ou contre une introuvable paperasse, cette mère célibataire "assure" et comble les désirs de son metteur en scène sur le double terrain de l'image et du son.

Le personnage principal n'est pas Simon, l'enfant, mais sa mère Suzanne, qu'interprète une étourdissante Juliette Binoche. Blonde, décolleté plongeant, elle court d'une sortie d'école à un rendez-vous professionnel, débordée par l'accumulation de ses soucis privés et de ses tâches matérielles.

Cinéaste de la mémoire et du temps, grand adepte du plan-séquence, Hou Hsiao-hsien se confronte à l'occasion d'une commande du musée d'Orsay à l'un des films mais peut-être aussi à l'un des textes qui l'ont probablement le plus marqué comme étudiant de cinéma.

Il est fort peu probable que Hou a voulu faire un remake du moyen-métrage de Lamorisse. Dans celui-ci, une fois que le ballon de Pascal est crevé par ses camarades jaloux, tous les ballons de Paris se libèrent des mains des petits enfants et se dirigent vers l'endroit où le ballon rouge vient de mourir. Pascal qui avait libéré le ballon du lampadaire et en avait fait son ami, tend les mains et les ballons viennent le chercher, pour l'emmener très haut dans le ciel. Il ne reprend ni le nom des personnages ni la trame narrative. La cruauté est bien plus secrète que celle, manifeste, du film de Lamorisse. C'est plus le texte de Bazin qui intéresse Hou que le moyen-métrage de Lamorisse. Bazin interdisait le recours au montage car trop artificiel, réduisant les potentialités de la réalité.

Le respect de l'unité d'espace est particulièrement vive dans Le voyage du ballon rouge. Le spectateur ne peut ainsi manquer de s'étonner qu'après que Simon appelle vainement le ballon dans la première scène, il ne fasse ensuite aucun effort pour l'attraper lorsqu'il apparaît miraculeusement près du métro à l'arrêt, plus tard, Simon ne voit pas le ballon rouge à la fenêtre lors du repas de crêpes. Il redouble pourtant sa première vision en revoyant la séquence dans la caméra de Song.

Tout comme Le Ballon rouge est une fable, Le Voyage du ballon rouge est aussi une fable mais une fable sur le montage et sur la séparation des espaces. Si Simon ne voit pas le ballon rouge, c'est parce qu'il s'agit d'un artifice de montage. Le ballon n'a qu'une existence symbolique. Emmené dans le cadre par le réalisateur, il n'a pas d'existence dans la réalité des personnages. Le ballon rouge voyage dans l'éternel, dans la fable dans l'idée que tout est possible. Il suit son chemin sur le toit d'un Paris intemporel : Notre dame, la tour Eiffel et Montmartre. Après son départ de la fenêtre Simon retourne à sa play-station et Suzanne se coltine aux réalités concrètes, beaucoup plus cruelles

On retrouve en effet dans l'espace réel le thème de la séparation des espaces. Séparation toujours douloureuse. Séparation en deux de l'appartement de Suzanne qui, si elle se perpétue, empêche le retour de Louise et d'une famille au moins partiellement réunie. Séparation entre l'agitation du quotidien et la sérénité de la représentation dans le théâtre de marionnettes. Séparation surtout entre un passé fusionnel et un présent ou Suzanne et Simon vivent chacun séparés et séparés de leur passé.

Hou ne cherche pas à rapprocher les espaces par le montage et ainsi à les réconcilier. La figure la plus marquante est la présence dans la glace d'un deuxième espace inaccessible, celui du passé. Ainsi au sein même du présent apparaît soudain Louise, la sœur que l'on ne voit que l'été et que l'on reverra dans un second flash-back. Chez Hou, le présent le plus simple porte toujours la charge du passé.

Le film, sous son apparence de grande simplicité, multiplie ainsi les espaces en nous les montrant toujours séparés et sans espoir de réconciliation. Seul, à un très court moment, le lyrisme se déploie complètement. Dans le jardin des Champs-Élysées, Simon fait découvrir à Song une statue qui semble représenter sa mère manipulant deux marionnettes. Pour Simon, cette statue abimée, filmée en plein soleil, évoque le temps où lui et sa sœur vivaient en harmonie avec leur mère. Seule une représentation, la statue, permet à Simon de revivre un court instant la plénitude d'un accord familial retrouvé.

« On s’installe dans la cuisine de Suzanne, à la table du petit Simon et de sa baby-sitter Song : le temps se déploie. Passent la femme de ménage, la prof de piano et même l’accordeur aveugle. La caméra balaie le champ latéralement, très lentement, comme on dégusterait un intérieur hollandais. On est bien. Commande du musée d’Orsay, film français, Le Voyage du ballon rouge se porte comme un charme, c’est-à-dire comme un sort jeté au spectateur, une magie performative où l’acte et sa représentation ne sont qu’un. Ce genre d’enchantement est typique de Hou Hsiao-hsien. » Éric Loret, Libération, 2008.

Hommages Modifier

Le Voyage du ballon rouge est un double hommage:

Le film est initialement une commande du musée d'Orsay, qui, par contrat, doit apparaitre dans le film). Une des dernières scènes se déroule effectivement au musée d'Orsay, devant le tableau de Félix Vallotton, Coin de parc avec enfant jouant au ballon.

Le film parle ainsi beaucoup de la fonction de l'art et de sa capacité à montrer dans un même ensemble des espaces séparés. Le cadrage en plongée pourrait évoquer celui d'un des parents de la petite fille qui la surveilleraient. c'est ce exprime un des enfants du groupe. La séparation ombre lumière donne une tonalité gaie ou inquiétante selon l'état d'esprit du spectateur renchérie un autre enfant.

Les deux figures d'adultes au loin semblent dans un tout autre espace que celui de la petite fille. La peinture comme le cinéma peut exprimer la séparation des espaces. Il est fort probable que ce soit cette thématique qui est à l'origine du choix de ce tableau par Hou Hsiao-hsien pour répondre à la commande du musée d'Orsay. Ce tableau est certainement ensuite entré en résonance avec le texte de Bazin et le film d'Albert Lamorisse.

Le film est aussi un hommage au film d'Albert Lamorisse Le Ballon rouge, réalisé 50 ans auparavant, et sorti en 1956, Prix Louis-Delluc et Palme d'Or du court métrage au Festival de Cannes. André Bazin déclare en 1962 : "Le Ballon rouge de Lamorisse accomplit réellement devant la caméra les mouvements que nous lui voyons accomplir. Il s'agit bien entendu d'un trucage, mais il ne doit rien au cinéma comme tel. L'illusion naît ici, comme dans la prestidigitation, de la réalité. Elle est concrète et ne résulte pas des prolongements virtuels du montage. Quelle importance dira-t-on si le résultat est le même, à savoir nous faire admettre sur l'écran l'existence d'un ballon capable de suivre son maître comme un petit chien ! Mais c'est que justement au montage, le ballon magique n'existerait que sur l'écran alors que celui de Lamorisse nous renvoie à la réalité. Les mouvements du ballon naissent de la réalité... Le montage dont on nous répète si souvent qu'il est l'essence du cinéma, est dans cette conjoncture le procédé littéraire et anti-cinématographique par excellence. La spécificité cinématographique saisie pour une fois à l'état pur, réside au contraire dans le simple respect photographique de l'unité d'espace."

C'est aussi une mise en abîme du cinéma : Song est une émanation du réalisateur, les marionnettes renvoient aussi à l'auteur du Maître de marionnettes et les différents âges du cinéma sont évoqués au travers du film en super 8, du film de Lamorisse et du travail sur ordinateur de Song.

Distribution Modifier

Fiche techniqueModifier

  • Réalisation : Hou Hsiao-Hsien
  • Scénario : Hou Hsiao-hsien et François Margolin
  • Production : Kristina Larsen , François Margolin
  • Image : Ping Bin Lee
  • Montage : Jean-Christophe Hym , Ching-Song Liao
  • Durée : 113 minutes
  • Dates de sortie : 17 mai 2007, Festival de Cannes, section Un certain regard
    • 30 janvier 2008, France

[1]
Coin de parc avec enfant jouant au ballon de Félix Vallotton

[2]

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